Nouvel ouvrage ! / Terrains vagues / Carla Lucarelli / microfictions

Terrains vagues 1– le livre  –

Au fil de ces microfictions, la poétesse, comédienne et enseignante Carla Lucarelli fait désormais connaître son talent de narratrice. On aurait tort de se fier au ton parfois léger de ces petites histoires qui semblent récoltées au creux du quotidien ou des pages « faits divers ». Les mises en scène de la vie de tous les jours, de personnages à première vue insignifiants, dévoilent des scénarios et des états d’âmes d’une extraordinaire violence et un maniement merveilleux de l’art de la tension dramatique et de la chute.

Vingt-deux récits qu’elle a d’abord présentés comme « accouplements » : un premier mot pour mettre le lecteur sur la piste, pour évoquer la volonté de réconciliation qui parcourt tout le recueil, la quête d’une identité qui s’accomplit par le biais d’un autre. Cet autre que j’aime, ou plus, l’autre moi, l’autre irrémédiablement autre, l’autre défaillant ou énigmatique, enfant ou parent, social ou intime. On explore avec la narratrice les étranges ressorts de la personnalité, les motifs obscurs qui nous meuvent, les déséquilibres encore inexpliqués ou les situations à jamais inextricables. Son style sobre restitue les sentiments sans artifices, comme pour se défaire des déguisements, de ce qui encombre, comme pour dire avec certains personnages : « Les choses sont ce qu’elles sont, c’est comme ça. » Pourtant, la narration travaille à colmater la temporalité brisée, à reconstituer l’identité disloquée, à élucider l’impensé. L’espace de l’écriture, plutôt que le lieu de la renonciation, est celui de l’éclosion, au sein même de la brutalité de la vie, d’une lucidité sereine.

Les microfictions, qu’elles se suivent ou s’opposent, correspondent ; elles inventent et dissimulent une mystérieuse géographie…  L’espace urbain, à la fois le décor et le spectateur silencieux des drames qui se jouent, nous a servi de canevas pour suggérer une réflexion sur le genre du recueil. Dans la réalisation du livre, son dispositif est mis en lumière par l’établissement d’un plan typographique, chaque microfiction y prenant place en avenue ou jardin, en ruelle ou fleuve, et peu à peu l’espace cartographié prend les traits d’un visage humain, acquiert et livre une identité.

 [février 2013 • 15 x 15 cm • 160 pages • 29 euros]

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[pour commander le livre, rendez-vous ici]

 – extrait –

 « Le prix du silence », 3e prix au Concours national de littérature luxembourgeois

Il est assis sur le pas de la porte. Ou plus exactement sur la deuxième marche de l’escalier devant la porte. Belle journée. Une vingtaine de degrés et les premiers vrais rayons de soleil. De ceux qui réchauffent. On est en avril.

Il est assis et il attend. Regarde les voitures qui passent. Ne pense à rien. Regarde juste. Rouge, blanche, rouge, noire, jaune, encore une rouge. Il attend.

Une sirène retentit au loin. Ce sont eux. Sûrement. Ils ne vont pas tarder.

Une dizaine de minutes plus tard, le calme est rompu. Sirènes et agitation générale.

Il voit passer un brancard devant lui, le voit peu de temps après ressortir recouvert d’un linceul. L’ambulance démarre. Sans hâte cette fois.

Deux policiers lui demandent de les suivre. Déposition, questions, reconstitution, la routine dans ce genre d’affaire. Il se lève, les regarde, un peu perdu. S’exécute.

« C’est vous qui nous avez téléphoné n’est-ce pas ? »

Un troisième policier, nettement plus jeune, se joint à eux. L’homme acquiesce d’un hochement de tête.

La seule pensée qui lui vient : il faudrait prévenir sa mère. Puis il pense à son orteil qui lui fait très mal. Il est peut-être cassé. De toute façon, peu importe. On ne peut rien faire. Juste le garder immobile, et prendre des médicaments antidouleur. C’est ce que lui avait dit le médecin la dernière fois. Il se cogne toujours au même endroit.

Il demande un instant pour aller chercher de l’aspirine.

Puis la police ferme la maison et met la porte sous scellés.

On le fait asseoir à l’arrière de la voiture de police. Maintenant,  les derniers nuages ont déserté le ciel. Le soleil resplendit.

L’homme plisse les yeux, aveuglé par la lumière. Le policier qui conduit allume la radio et finit par choisir une station où un journaliste converse avec l’auteur d’un livre sur le phénomène internet et les nouvelles technologies.

Dehors, le paysage défile, d’abord urbain, puis sous forme de terrains vagues, ensuite la vie s’imprègne à nouveau sur la rétine de l’homme, trottoirs avec passants, cour d’école avec enfants qui s’agitent près d’un panier de basket. Le soleil lui fait du bien à travers la vitre de la voiture. Sensation brute d’exister vraiment à cet instant, dans le présent, par le biais d’un corps qui se manifeste intensément, picotements agréables sous l’enveloppe crânienne. Toute sensation de bien-être bonne à prendre. Face à un sursaut de sa conscience, il se force à ne pas rechigner à cause d’un résidu de morale de catéchisme, et continue à se laisser aller à ses émois.

À la radio, l’auteur de l’essai sur les nouvelles technologies se met à expliquer au journaliste, et donc aux auditeurs, qu’il est faux de penser que certaines inventions en cette matière sont le fruit de la recherche militaire américaine. Le fait est que le Pentagone investit dans tout projet qui lui semble intéressant, même si au départ, il n’y a pas de débouchés militaires escomptés. Voilà la vérité. C’est impensable en France, ajoute-t-il sur le ton de la réprobation.

Comme le sujet l’intéresse, l’homme, repu de soleil, détourne maintenant la tête du paysage qui défile et se met à regarder devant lui pour se concentrer sur les voix radiophoniques.

Le journaliste interroge l’essayiste sur la première guerre du Golfe. Ce dernier se met à développer longuement. L’homme écoute, attentif.

Première guerre du Golfe, première guerre gagnée grâce aux technologies nouvelles, à la suprématie dans ce domaine. Mais attention, cette victoire rapide, en trois semaines seulement, avec aussi peu de victimes militaires, a surpris même l’État-major américain. Ils ne s’y attendaient pas. La preuve étant qu’ils avaient prévu un déploiement de soldats sur six mois au moins. Ce n’est qu’après coup qu’ils ont fait l’analyse de ce qui s’était passé. Et c’est là qu’ils se sont aperçus qu’il y avait eu un problème majeur de coordination aussi …

Arrêt du moteur.

L’homme est frustré. Il aurait aimé finir d’écouter l’émission. C’était comment déjà, le nom du type ? Il s’achèterait le bouquin à l’occasion.

Le policier, dehors, attend qu’il se décide à descendre.

Presqu’un an écoulé maintenant, depuis qu’il avait fait sa connaissance. Est-ce qu’il regrette ? Il n’en sait rien. Il faudra réfléchir à tout ça en temps voulu. Maintenant il ne sait pas. Ou peut-être que ça s’arrangera tout seul. Dans sa tête. Que ça se remettra en place tout seul et qu’il saura alors.

– l’auteur –

Carla Lucarelli

Née à Luxembourg en 1968. A effectué des études de lettres, d’histoire de l’art, et études théâtrales. A écrit plusieurs pièces de théâtre dont l’une a été mise en scène à Saarbrücken et une autre a fait l’objet d’une mise en espace lors de la Foire du théâtre 2011 au Centre National de littérature à Mersch. A en outre pratiqué le théâtre en tant que metteur en scène et comédienne. A également travaillé comme comédienne pour la télévision luxembourgeoise. A publié des textes dans des revues en ligne telles Mouvances, À la Dérive, ou Des Rails et a participé à des lectures publiques de poésie. Cinq de ses textes ont été publiés dans l’anthologie La Poésie érotique féminine française contemporaine, parue en 2011 aux éditions Hermann à Paris. En 2011, elle obtient une mention spéciale du jury au Concours national de littérature luxembourgeois pour son recueil en langue allemande Lyrikfetzen mit Hund und DameSon recueil de poésie française Aquatiques paraît aux éditions PHI en 2012.
 

 – table / premières lignes –

1. Le beau Serge. « Yeah ! On avance. Droit devant, dedans le monde, rentre dedans. Boum. Clash. Boing. La tête la première. Et parfois […] »

2. Journal en mouvement. « J’ai commencé à courir à l’âge de seize ans. Depuis, j’enfile régulièrement mes chaussures de sport à la rencontre du monde […] »

3. Des équations et des arbres. « L’arbre mincissait, grossissait, selon la saison, changeait de couleur, tournait en rond, sur place, regardait droit devant […] »

4. Le prix du silence. « Il est assis sur le pas de la porte. Ou plus exactement sur la deuxième marche de l’escalier devant la porte. Belle journée. […] »

5. Instantanés. « Parfois je suis là. Et ailleurs. En même temps. Les images se superposent, alternance d’espaces. Ubiquité. […] »

6. Terres arides. « Nous sommes à la fin des années 70.  J’ai dix ans. Ce sont les grandes vacances. L’Italie de grand-mère nous attend. […] »

7. Jungle d’asphalte. « Vous voulez que je déballe ? Que je parle ? Mais ça ne vous regarde pas, tout ça ne vous regarde pas. […] »

8. Parce que c’était lui, parce que c’était elle. « Le monde se meut d’une étrange façon. Souvent en mode tempête, des vents l’agitent et empêchent l’équilibre. Il tourne enveloppé […] »

9. Senteurs d’automne. « "Hier, maman est morte." Cette phrase lui trottait dans la tête depuis le matin déjà, comme une espèce de refrain […] »

10. Liens sacrés. « Comme les vagues se brisent contre les esquifs, le cœur ne tient pas la route. Il se brise contre le temps, l’ennui, l’impatience […] »

11. Le crépuscule des idoles. « "Écoutez, vous n’avez pas remarqué qu’il utilise toujours la même grille d’analyse pour ses articles ? […] »

12. L’enfant et son double. « Parfois, en une journée, elle est plusieurs femmes, elle a plusieurs vies. Des fois ça l’épuise de glisser de l’une à l’autre […] »

13. L’enfant qui ne naîtra pas. « Elle court, elle court droit devant elle, aussi loin que ses poumons la portent. Puis elle s’affale sur un banc, assez essoufflée […] »

14. Cristallisations. « Cet amour-là, elle l’avait attendu. Ou plutôt, rêvé. Imaginé. Imaginé et espéré. […] »

15. Impalpables misères. « Blé dur, pâtes trop cuites, pas pâtes, bouffer maïs, bouffer maïs encore, gaver, gaver, les gaver, tous, farine de blé, encore, encore […] »

16. Respiration estivale. « Marcher. Avancer. Dire. Dire ces pas sur le bitume. Ces déséquilibres pavés. Dire le bruit régulier et sonore des sandales au creux de la journée ensoleillée. […] »

17. La vie de famille. « Les trottoirs du matin réveillent des pieds. Grands, petits, moyens, plantes qui traînent, ambitieux à la marche haletante, mères […] »

18. Happy end. « Un homme est mort. Il gît dans un coin. Comme endormi. Sur un carton. Sous une couverture rapiécée. On ne voit de lui que le bonnet […] »

19. Princes charmants. « Où est-ce que j’ai encore foutu cette sacrée clé ? Non, mais, c’est pas vrai, zut ! […] »

20. Magnétismes. « Elle hésite. Un auteur n’est pas forcément le mieux placé pour lire lui-même des extraits de son œuvre. Elle en a déjà fait l’expérience. […] »

21. Des oiseaux et des hommes. « D’aussi loin qu’il se souvenait, il s’était senti inadapté. Depuis tout petit, il ressentait confusément que les autres se mouvaient […] »

22. Une fille de passage. « Ses chaussures sont là. Désertes et inutiles. Il en a mis d’autres maintenant. Où garer des chaussures quand il n’y a plus de lendemain ? […] »

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